Le chrétien dans la vie sociopolitique

par Son Excellence Mgr J. NTAHONDEREYE, Evêque de Muyinga
1. « Le chrétien laïc dans la vie sociopolitique ». Tel est le thème qu’il m’est demandé de développer à votre intention, dans cet entretien qui me donne la joie de participer au présent congrès. Mon sincère merci d’abord à ses organisateurs de m’offrir ce privilège.

En réfléchissant sur ce que j’aurais à vous proposer, j’ai eu le sentiment que je risquerais d’être trop théorique si je ne tentais pas de contextualiser mon propos. Aussi me suis-je permis de rapporter à la sous-région des Grands-Lacs que constituent vos trois pays de provenance

: le Rwanda, la République Démocratique du Congo et le Burundi. Aussi me suis-je permis de reformuler le thème comme suit : « Le chrétien laïc dans la vie sociopolitique en Afrique des Grands-Lacs aujourd’hui ».

2. Je vous parle dans la conscience que vous êtes de dignes représentants du peuple de Dieu qu’est l’Eglise, comprenant des clercs, des religieux et des laïcs surtout. Qui plus est, je sais que vous êtes tous des fidèles du Christ Jésus, particulièrement animés par le souci de vous laisser continuellement renouveler par son Esprit afin de mieux témoigner de votre foi en Lui dans tous les secteurs de la vie. Sans du tout vouloir exclure prêtres et religieux de mon champ de vision, je vous prie, d’accepter que je vous entretienne en focalisant mon attention beaucoup plus sur vous les laïcs. Le temps imparti à l’entretien ne me permet pas de procéder d’abord à la vérification de vos attentes pour essayer ensuite d’y répondre. Je me contenterai donc de vous livrer a priori ce que je comprends de la vocation des fidèles laïcs, des convictions et des attitudes qu’ils doivent cultiver, et des axes de l’action à mener pour mieux répondre à cette vocation, au regard de la réalité socio-politique de notre sous-région. Cela, bien entendu, à la lumière de la foi et du Magistère de l’Eglise mais aussi sur le fond d’une lecture commune des exigences du champ d’apostolat pris en considération.

Le visage sociopolitique actuel de notre sous-région

3. La note conceptuelle de votre congrès nous présente une bonne description du contexte sociopolitique dans lequel vous êtes appelés à exercer votre apostolat. Il me semble quand même important de souligner le caractère contrastant de ce contexte. Notre sous-région, en effet, ne fait pas exception dans ce « monde plein de contradictions et de crises profondes », comme le notaient les Pères de la dernière Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques». Elle présente un visage à contrastes pétri de bien et de mal.

Alors qu’elle regorge de ressources naturelles et que les ressources humaines ne lui manquent pas non plus, elle assiste encore impuissante ou indifférente au spectacle désolant de la pauvreté et de la misère. Bien qu’ayant connu le christianisme depuis plus d’un siècle et comptant désormais plus de 80% de ses habitants parmi les disciples du Christ, Prince de la paix, elle n’en a pas encore fini de dénombrer les victimes de guerres civiles ou de massacres fratricides. Alors que des efforts y sont aussi déployés pour briser le cycle infernal de la violence, leurs acquits de sécurité et de paix restent fragilisés par le manque d’une volonté politique réelle de jeter les bases d’une vraie culture démocratique. Bien que l’on y exalte, aujourd’hui plus que jamais, la dignité de la personne humaine et le respect de ses droits, ceux-ci sont impunément violés au fil des jours, parfois même par ceux qui sont chargés de les faire respecter. Pendant que nous célébrons les uns après les autres cinquante des indépendances politiques de nos pays, leurs dirigeants continuent à subir, par organisations internationales et lobbies de tout acabit interposés, le diktat des intérêts économiques des anciennes métropoles.

Sur le plan culturel et religieux, le contraste ne manque pas non plus. Alors que la liberté de religion et de culte n’est officiellement contestée par personne, un sécularisme non avoué, véhiculé par de fortes organisations internationales, ne ménage rien pour acheter les consciences ou les soumettre au chantage afin de décourager tout choix ou toute décision s’inspirant des convictions et des valeurs religieuses.

C’est dans ce contexte tissé de contradictions et de paradoxes que le chrétien en général et le laïc en particulier est appelé à prendre conscience de son identité et de sa vocation, pour servir ensuite de ferment d’une société nouvelle ouverte aux valeurs du Royaume.

Le chrétien laïc, dans l’Eglise et dans la société

4. Tel que nous l’enseigne le Concile Vatican II, le chrétien laïc est incorporé au Christ par le baptême, au même titre que le clerc et le religieux. Il est donc membre à part entière du peuple de Dieu et, comme les deux autres, il participe de la triple fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ. En effet, par sa « consécration au Christ et l’onction de l’Esprit » il a le pouvoir de vivre dans l’Esprit de Dieu, de manière à ce que son agir et ses relations deviennent des « sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 Pierre 2, 5). Par ailleurs, la foi et l’espérance que l’Esprit-Saint anime en lui, l’habilitent non seulement à faire briller dans sa vie la force de l’Evangile, mais aussi à lutter contre les forces du mal, à l’instar des prophètes et du Christ lui-même.

5. De même est-il rendu participant de la liberté royale du Christ et de son règne sur toute la création pour la libérer de l’esclavage du péché et l’ordonner à la gloire de son Père (cf. Rom. 8, 21 ; 1 Co 15, 27-28). C’est dans cette identité spirituelle commune à tous les fidèles du Christ que le chrétien laïc est invité à puiser constamment le sens et la justification de sa vocation spécifique dans l’Eglise et dans la société.

6. Il est important de garder présente à l’esprit l’image du Corps mystique du Christ que nous a léguée saint Paul pour comprendre que, même dans ce qu’elle a de spécifique, la vocation du fidèle laïc reste une « part » de « ce qui est la mission du peuple de Dieu tout entier». Comme le souligne le Concile Vatican II, cette mission « n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social » mais elle est avant tout « d’ordre religieux». En traitant de l’apostolat des laïcs, les Pères de ce Concile ont estimé bon de revenir aussi sur la nature et la mission de l’Eglise en précisant que « l’Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père » et que donc sa « mission concerne le salut des hommes, qui s’obtient par la foi au Christ et par sa grâce». Mais ce salut des hommes inclut aussi « le renouvellement de tout l’ordre temporel ». C’est le dessein de Dieu « que les hommes, d’un commun accord, construisent l’ordre des réalités temporelles et le rende sans cesse plus parfait». Voilà pourquoi « la mission de l’Eglise … n’est pas seulement d’apporter aux hommes le message du Christ et sa grâce, mais aussi de pénétrer et de parfaire par l’esprit évangélique l’ordre temporel».

7. Comme tout autre membre du peuple de Dieu, en vertu de son incorporation au Christ, prêtre, prophète et roi, le chrétien laïc est tenu « d’abord d’annoncer au monde le message [de ce] Christ » et de « lui communiquer sa grâce. Cela non pas seulement par le témoignage tacite de la vie mais aussi par la parole explicite, adressée « soit aux incroyants pour les aider à cheminer vers la foi, soit aux fidèles pour les instruire, les fortifier, les inciter à une vie plus fervente». Mais la part propre du fidèle laïc dans la mission commune de l’Eglise s’exerce dans l’autre volet de celle-ci, à savoir le renouvellement de la société par la force de l’amour qui lui vient de Dieu. La requête du Concile Vatican II à ce propos est bien claire: « les laïcs doivent assumer comme leur tache propre le renouvellement de l’ordre temporel». Et, parlant spécifiquement de l’engagement sociopolitique, Paul VI y ajouta une note encore plus explicite : « si le rôle de la hiérarchie est d’enseigner et d’interpréter authentiquement les principes moraux à suivre en ce domaine, il leur appartient [aux laïcs], par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie».

8. Toujours dans la ligne tracée par le Concile Vatican II, le Bienheureux Jean-Paul II a porté à une profondeur inégalée ce sens que l’Eglise a du rôle des fidèles laïcs dans la vie sociopolitique. Reprenant à son compte une affirmation de Pie XII, il a tenu à souligner que c’est par les fidèles laïcs que l’Eglise devient effectivement « le principe vital de la société ». Ils sont, pourrait-on dire, le fer de lance de l’Eglise en matière de sanctification du monde. Dans l’Eglise, avec elle et pour elle, ils sont « appelés par Dieu à travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment». Ce n’est pas du tout par suppléance qu’ils agissent dans leur milieu de vie, comme s’ils remplissaient une tâche dévolue à d’autres. Leur agir pour la sanctification du monde n’est pas non plus facultatif, selon qu’ils en ont le temps ou le loisir. Il s’agit plutôt d’un devoir qui leur incombe. D’abord parce qu’ils ont reçu le baptême et la confirmation, et ensuite parce que, dans l’Eglise, ce sont eux qui « vivent au milieu du siècle», c’est-à-dire engagés dans tout ce qui constitue la vie normale de nos sociétés.

9. Tel est le sens que le Magistère ou l’enseignement autorisé de l’Eglise a de l’identité et de la vocation propre des fidèles laïcs. C’est à sa lumière que je vous invite maintenant à nous interroger sur la manière de répondre à cette vocation dans la situation sociopolitique actuelle de notre sous-région des Grands Lacs d’Afrique.

Face aux défis du contexte sociopolitique de notre sous-région

10. Comme je l’ai noté au début de mon entretien, la réalité sociopolitique de notre sous-région est tissée de paradoxes et de contradictions. Elle est très complexe. Les défis qui frappent directement nos yeux, tels que la pauvreté et la misère, la violence qui sème la mort, la violations des droits humains etc.. ; ces défis en cachent d’autres qui sont de loin plus difficiles à relever. Les acteurs qui influent sur le visage sociopolitique de notre sous-région ne sont pas toujours ceux que nous connaissons car nous les voyons sur le terrain. Bien d’autres agissent dans les coulisses ou commanditent des décisions qui façonnent ce visage, sans que nous puissions les identifier pour les approcher et remettre en question leur agir. Le premier défi donc à relever est la difficulté du discernement des effets et des vraies causes voire du bien et du mal.

11. Ceci étant, il me semble que la première recommandation à faire au fidèle laïc de notre sous-région est de se rappeler et de se convaincre que le Royaume de Dieu est parmi nous. La réponse que Jésus donna autrefois aux Pharisiens qui lui demandaient de leur révéler le moment de la venue du Règne de Dieu doit constamment résonner dans son cœur : « Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable. On ne dira pas : Le voici ou Le voilà. En effet, le Règne de Dieu est parmi vous » (Lc 17, 20-21). De surcroît, pour mieux s’acquitter de sa mission dans notre sous-région aujourd’hui, le fidèle laïc doit comprendre le Royaume de Dieu selon la logique de l’incarnation. Nous savons à quel point Jésus, le Fils de Dieu fait homme, n’a pas été reconnu pour ce qu’il était par ses compatriotes qui le voyaient pourtant vivre et cheminer au milieu d’eux, en chair et en os (cf. Mc 6, 1-3). Ceux qui pensaient le connaitre fort bien n’ont pourtant pas perçu la puissance qui l’animait et qu’il a finalement manifestée à la résurrection. Il peut en être de même avec nous vis-à-vis du Royaume de Dieu si nous n’y prenons pas garde.

12. La logique de l’incarnation requiert que nous envisagions le Royaume de Dieu, non pas comme « un horizon lointain qui reculerait au fur et à mesure que l’on avancerait, mais [comme une réalité qui] se découvre au plus près de nous dans la recherche de nos possibilités concrètes». Et en tant que tel, il se veut « une puissance de renouvellement de la réalité». Si elle est ainsi perçue, la réalité du Royaume doit nourrir dans le chrétien laïc de notre sous-région une espérance authentique qui refuse à la fois la fatalité et l’illusion fanatique. Paul VI nous instruit pertinemment à ce propos : « L’espérance du chrétien lui vient d’abord de ce qu’il sait que le Seigneur est à l’œuvre avec nous dans le monde, continuant en son Corps qui est l’Église – et par elle dans l’humanité entière – la Rédemption qui s’est accomplie sur la croix et qui a éclaté en victoire au matin de la Résurrection (cf. Mt 28, 20 ; Ph 2, 8-11). Elle vient aussi de ce qu’il sait que d’autres hommes sont à l’œuvre pour entreprendre des actions convergentes de justice et de paix ; car sous une apparente indifférence, il y a au cœur de chaque homme une volonté de vie fraternelle et une soif de justice et de paix, qu’il s’agit d’épanouir».

13. Cette espérance ne peut que faire naitre dans le fidèle laïc des attitudes telles que : - le refus du pessimisme au profit d’un optimisme réaliste; - le courage de regarder la réalité en face au lieu de se réfugier dans l’indifférence ou la mystification tranquillisante; - la « vigilance critique » inspirée par la conviction « qu’aucun ordre politique ou social n’est identique au Royaume de Dieu» et - la volonté de s’engager pour un avenir meilleur en misant sur la grâce de la puissance de Dieu. Animés par elle, « les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la politique, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir organiquement et par les institutions, le bien commun».

14. Encore faut-il qu’ils soient profondément enracinés dans le Christ en qui la réalité du Royaume de Dieu se manifeste et agit dans l’histoire. Ne nous a-t-il pas dit clairement que sans demeurer en lui nous ne pouvons pas porter de fruit (Cf. Jn 15, 5) ? « La communion avec Jésus, d’où découle la communion des chrétiens entre eux, est absolument indispensable pour porter du fruit : « En dehors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5)». Et l’enracinement dans le Christ appelle la communion avec l’Eglise et lui reste inséparable. Comment pourrions séparer la tête du corps et prétendre encore que l’un et l’autre soient vivants ?

Non, le Christ s’est livré sans réserve à son Eglise par le biais des apôtres et c’est par elle qu’il a voulu continuer son œuvre de rédemption dans l’histoire.

15. Dès lors que, dans son engagement sociopolitique, le chrétien laïc reste enraciné dans le Christ et en communion avec l’Eglise, il doit se sentir appelé d’abord à évangéliser, même dans ce domaine. En effet, comme nous l’avons vu, il y reste participant de la mission de l’Eglise entière. Or, celle consiste avant tout à évangéliser. « Evangéliser, c’est la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde». Et cela, aussi bien par rapport à ceux qui ne croient pas au Christ et rentrent donc pas dans la catégorie des siens (ad extra), que par rapport à ses propres membres (ad intra). A l’égard de ce dernier volet, il importe de noter cette analyse du Bienheureux JP II, car elle fort pertinente aussi pour notre sous-région : «En d’autres pays ou nations, …. on conserve …. beaucoup de traditions très vivantes de piété et de sentiment chrétien ; mais ce patrimoine moral et spirituel risque aussi de disparaitre sous la poussée de nombreuses influences, surtout celles de la sécularisation et de la diffusion des sectes. Seule une nouvelle évangélisation peut garantir la croissance d’une foi claire et profonde, capable de faire de ces traditions une force de réelle liberté».

16. L’évangélisation requise du chrétien laïc dans la vie sociopolitique se veut une évangélisation en profondeur qui est d’ailleurs l’unique vraie. Paul VI dans Evangelii Nuntiandi, ne disait-il pas que «évangéliser, pour l’Eglise, c’est porter la Bonne Nouvelle dans tous les milieux de l’humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre neuve l’humanité elle-même» ?

Et ─ nous e devons pas nous lasser de le rappeler ─ la Bonne Nouvelle à porter c’est le Christ lui-même. C’est lui la Vérité qui libère l’homme de l’esclavage de l’erreur et le ramène à sa vraie dignité. Voilà pourquoi Benoit XVI n’hésite pas à nous rappeler que « pour se tenir debout avec dignité, l’Afrique a besoin d’entendre la voix du Christ qui proclame aujourd’hui l’amour de l’autre, même de l’ennemi, jusqu’au don de sa propre vie, et qui prie aujourd’hui pour l’unité et la communion de tous les hommes en Dieu (cf. Jn 17, 20-21) ». Du reste, dès le premier chapitre de son exhortation apostolique post-synodale « Africae Munus », il nous renvoie justement au Christ, disant que c’est lui qui, au cœur des réalités africaines doit être la source de réconciliation, de justice et de paix.

17. Au cœur donc de la vie sociopolitique, le fidèle laïc doit se laisser former la conscience par le Christ. En vertu de sa participation à la mission de l’Eglise, il doit focaliser son attention et concentrer ses efforts sur cette formation. En effet, comme le souligne Benoit XVI souligne dans Africae Munus, alors que « la construction d’un ordre social juste relève de la compétence de la sphère politique …, une des tâches de l’Église en Afrique consiste à former des consciences droites et réceptives aux exigences de la justice pour que grandissent des hommes et des femmes soucieux et capables de réaliser cet ordre social juste par leur conduite responsable ». Et, à cet effet, « le modèle par excellence à partir duquel [elle] pense et raisonne, et qu’elle propose à tous, c’est le Christ».

18. En Eglise, avant même de penser à former la conscience des autres, le chrétien laïc doit s’appliquer à la formation de la sienne, conscient qu’il y va de sa propre évangélisation. Pour évangéliser son milieu de vie et de travail, il doit se laisser évangéliser soi-même. Or, comme nous l’a si bien dit Paul VI : « Le but de l’évangélisation est …. [le] changement intérieur et, s’il fallait le traduire d’un mot, le plus juste serait de dire que l’Eglise évangélise lorsque, par la seule puissance divine du Message qu’elle proclame, elle cherche à convertir en même temps la conscience personnelle et collective des hommes, l’activité dans laquelle ils s’engagent, la vie et le milieu concrets qui sont les leurs».

19. Au bout du compte, ce que la foi de l’Eglise requiert du fidèle laïc engagé dans la vie sociopolitique, c’est ce que saint Paul appelle « se dépouiller du vieil homme » pour revêtir l’homme nouveau », en se laissant transformer spirituellement par le Christ, à son image et ressemblance (Cf. Eph. 4, 20-24). Il s’agit pour lui de faire sienne la conscience même du Christ dans sa fine sensibilité à « la dignité inviolable de toute personne humaine[28] », dès le premier instant de sa conception, son respect inconditionnel du droit inviolable à la vie, son attachement fidèle à la valeur de la famille comme berceau d’une vie vraiment humaine et premier espace de l’engagement social ainsi qu’à la centralité de la personne humaine par rapport au reste de la vie socio-économique.

20. Dans l’Eglise, en général, et dans l’Afrique des Grands d’aujour-d’hui, en particulier, la conscience du fidèle laïc, formée à l’école du Christ et par la puissance de son amour, se veut une conscience capable d’un dialogue constructif avec les autres et de discerner la vérité et le bien, en conjuguant avec équilibre la lumière de l’Evangile et l’analyse des situations. Cela est d’autant plus important qu’avec l’engouement des croisades évangélistes d’aujourd’hui, notre sous-région risque aujourd’hui de se laisser prendre au piège de ce que Kä Mana appelle « la tentation d’une dérive hystérique qui fait perdre aux populations la capacité d’assumer leur responsabilité civique et les exigences de transfor-mation politique de leurs pays ». Pour illustrer le poids de cette tentation, je me permets de citer in extenso un passage du livre de cet auteur : « Formés dans ce moule du délire, programmés pour la soumission et la répétition de formules presque magiques, précipités dans le tourbillon d’une spiritualité coupée des exigences de la pensée et des racines de la réflexion, beaucoup d’hommes et de femmes perdent le sens du doute, de la remise en question et de la réflexion fondamentale sur les causes sociales et politiques du mal de leur société. Ils deviennent des chrétiens d’enthousiasme béatement céleste, ivres de toutes les chaleurs mystiques ; des perroquets amusants qui répètent des formules creuses, sans capacité de créativité, avec pour seul mode d’action l’aboiement mystifiant et les vociférations délirantes sur les places publiques, dans les marchés de grandes villes et les salles de prière surpeuplées ». Le Christ auprès duquel le fidèle laïc doit se laisser former la conscience est le même que, au mont des oliviers, le Père a laissé aller jusqu’au bout de son discernement crucifiant. Ce que le Père a fait pour lui, il le fait pour nous aussi car il sait que c’est cela qui honore notre dignité.

Conclusion : Adhésion au Christ dans une nouvelle pentecôte

21. En guise de conclusion, laissez-moi vous dire ce que vous avez-vous-mêmes noté, sans doute. Mon entretien n’a proposé aucune recette inédite en matière de témoignage du chrétien laïc dans la vie sociopolitique de notre sous-région. J’ai choisi exprès de laisser l’Eglise elle-même vous parler par le biais de certains documents de son Magistère. Je serais heureux si vous reteniez de ce que j’ai dit tout ce que le fidèle laïc est membre à part entière de l’Eglise et de son mystère et que c’est seulement à ce titre qu’il peut exercer avec fruit sa vocation propre de ferment du renouvellement de l’ordre sociopolitique. Mais il ne peut le renouveler qu’en étant lui-même renouvelé dans le Christ.

22. Aussi voudrais-je conclure en appelant de tous mes vœux une nouvelle Pentecôte pour les chrétiens laïcs de notre sous-région. Pour ce faire, je m’inspirerai d’un auteur bien connu du Renouveau charismatique catholique, le Père Capucin, Raniero CANTALAMESSA. Dans son livre « Vivre dans la Seigneurie du Christ », il souhaite une nouvelle Pentecôte à l’Eglise en indiquant que celle-ci doit consister dans le passage d’une vie sous le régime de la loi à une vie sous le régime de la grâce. L’enracinement dans le Christ qui lui est tant recommandé, exige que le fidèle laïc de notre sous-région soit renouvelé dans l’esprit pour vivre sa foi, non pas comme un code moral à observer mais comme une grâce à savourer. Si, de par le baptême et la confirmation, il est objectivement sous cette grâce, subjectivement il doit continue-llement la raviver en la libérant de son « moi » qui cherche souvent à l’obscurcir et à l’étouffer. C’est ça la nouvelle Pentecôte dont je parle.

23. Soulevé par la joie de se savoir allié du Christ vainqueur du péché et de la mort et, bien plus, inconditionnellement aimé par Lui, le chrétien laïc de nos Grands Lacs ne manquera pas de persévérer quoiqu’il arrive dans l’effort de renouvellement de sa société. Le succès ne l’enivrera pas et l’échec ne le découragera guère. Bien plus, le moindre effort qu’il aura fourni restera méritoire et salvifique, parce que fruit de la grâce qui l’a devancé et fait germer.

XJoachim NTAHONDERYE

Evêque de Muyinga

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